Sarajevo et la question qui fâche
Il y a des villes qu'on visite avec l'envie d'en parler à table. Et puis il y a Sarajevo. Une ville qui pose une question avant même qu'on ait posé sa valise : ai-je le droit d'être là en touriste ?
Capitale de la Bosnie-Herzégovine, Sarajevo a subi le siège le plus long d'une capitale dans l'histoire moderne des conflits armés, de 1992 à 1996. Quatre ans de bombardements, de snipers postés sur les collines, de coupures d'eau et d'électricité. Environ 11 000 morts, dont une grande proportion de civils. La ville qui a accueilli les Jeux olympiques d'hiver en 1984 avec une fierté yougoslave intacte s'est retrouvée encerclée huit ans plus tard par ses propres montagnes transformées en positions de tir.
Aujourd'hui, Sarajevo est en hausse de 40 % sur les recherches touristiques françaises entre 2022 et 2024, selon les statistiques de l'BHAS. Elle fait l'objet de reels Instagram sur fond de musique lo-fi. Des comptes recommandent « les meilleurs cafés où travailler en remote ». Cette tension-là, entre le trauma et le lifestyle, est précisément ce qui rend ce voyage en solo si particulier.
Partir seul à Sarajevo après 30 ans : un choix qui n'est pas neutre
Le voyage en solo a ses codes. On parle de liberté, de flexibilité, de se retrouver avec soi-même. Mais Sarajevo force une version différente de cette réflexivité.
Seul, on ne peut pas se diluer dans une conversation de groupe face au cimetière de Kovači, où des centaines de stèles blanches identiques couvrent une colline entière en plein centre-ville. Seul, on n'a personne à qui murmurer quelque chose d'intelligent pour masquer l'inconfort. Le silence tombe. Il reste.
C'est aussi pour ça que beaucoup de voyageurs solo au-delà de la trentaine choisissent Sarajevo délibérément. Non pas malgré la lourdeur historique, mais à cause d'elle. La ville oblige une forme d'honnêteté qu'on ne trouve pas à Prague ou à Lisbonne. Elle demande pourquoi vous êtes là, et elle attend une réponse sérieuse.
Le paradoxe est connu des habitués du voyage solo : on peut être parfaitement à l'aise seul dans un café étranger, à commander un plat dans une langue qu'on maîtrise à peine, à naviguer une ville inconnue au jugé, alors qu'à la maison la solitude du dimanche soir pèse autrement. Sarajevo ne résout pas cette contradiction. Mais elle lui donne une forme plus nette, presque clinique.
La logistique, d'abord : ce que coûte vraiment Sarajevo
Les Français n'ont besoin d'aucun visa pour entrer en Bosnie-Herzégovine. L'accord bilatéral autorise un séjour de 90 jours sans démarche préalable, passeport ou carte nationale d'identité en poche.
Transavia opère des vols directs depuis Paris-Orly. Le trajet dure environ 2h30 et le billet aller-retour se trouve entre 80 et 200 euros selon la saison et l'anticipation. C'est une des rares capitales des Balkans aussi bien desservie sans correspondance depuis la France.
Sur place, le budget journalier tourne entre 30 et 55 euros. Une nuit dans un hostel bien placé, comme le Hostel Balkan ou le Traveller's Home, revient à 12 à 22 euros la nuit. Une bière pression dans une kafana, la brasserie de quartier bosniaque, ne dépasse pas 2 euros. Un thé à la menthe au marché de Baščaršija coûte 1 euro. L'entrée au Tunnel de l'Espoir, le passage souterrain creusé sous l'aéroport pendant le siège pour ravitailler la ville, est à 9 euros. Celle du Musée 1878-1918, qui retrace l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand, est à 4 euros.
Pour un voyage Sarajevo seul de 3 jours, comptez autour de 300 euros tout compris (transport inclus) si vous voyagez hors saison haute.
Quand partir : mai-juin ou septembre-octobre
La saison idéale est le printemps et l'automne. Entre mai et juin, les températures sont clémentes, les terrasses des kafanas s'ouvrent, et les collines autour de la ville se couvrent d'une végétation qui contraste avec les cicatrices visibles dans les façades. Septembre et octobre offrent une lumière plus douce et beaucoup moins de monde dans les sites mémoriels.
L'été (juillet-août) est chaud et de plus en plus fréquenté. L'hiver est froid et la ville se vide en partie, mais Sarajevo sous la neige a une atmosphère particulière pour qui supporte les températures négatives et les journées courtes.
Les trois jours que personne ne passe vraiment à Sarajevo
Trois jours à Sarajevo ne suffisent pas. Mais ils suffisent à comprendre pourquoi il faudrait revenir.
Premier jour : la vieille ville et la question ottomane
Baščaršija, le quartier ottoman, est le coeur visible de la ville historique. Les ruelles pavées, les fontaines en cuivre, les artisans qui travaillent le métal devant leurs boutiques ouvertes : c'est beau, oui. C'est aussi très visité, très photographié, et parfois saturé de groupes organisés en milieu de journée.
En solo, le meilleur moment pour le traverser est le matin tôt, avant 9h, quand les commerçants ouvrent et que les cafés servent les premiers thés. On entre dans ce quartier comme dans un espace qui appartient encore à ceux qui y vivent, pas à ceux qui passent. La différence est perceptible. Elle compte.
Deuxième jour : les sites mémoriels, sans guide de groupe
Le Tunnel de l'Espoir est à 7 kilomètres du centre, accessible en tram puis à pied ou en taxi. Ce tunnel de 800 mètres, creusé à la main par des habitants pendant le siège, permettait de faire entrer nourriture, armes et civils sous la ligne de démarcation contrôlée par les forces serbes de Bosnie. Il en reste une section de 25 mètres, traversée courbé en deux. La famille Kolar, dont la maison servait de point d'entrée, gère encore aujourd'hui le musée adjacent. La visite solo, sans groupe, permet de prendre le temps qu'on veut devant les archives vidéo. Certaines personnes s'arrêtent longtemps.
Le cimetière de Kovači est gratuit. Il se trouve à quelques minutes à pied de la vieille ville. Les dates sur les stèles blanches s'étalent de 1992 à 1996, presque exclusivement. Voir ça seul, sans programme prévu après, sans personne qui attend, change quelque chose dans la façon dont on regarde.
Troisième jour : les kafanas et la socialisation involontaire
Les kafanas ne sont pas des bars à la française. Ce sont des espaces hybrides, entre café, brasserie et lieu de vie collective, héritage d'une culture autrichienne et ottomane mêlée. On y vient seul, à deux, à dix. On y reste des heures. La bière coûte entre 1,50 et 2 euros. On y parle facilement, en anglais et parfois en français.
Pour un voyageur solo, les kafanas sont la porte d'entrée naturelle vers les habitants. Pas parce qu'ils viennent vous chercher. Mais parce que l'espace lui-même est conçu pour la conversation collective. S'asseoir au comptoir plutôt qu'à une table isolée suffit souvent à déclencher un échange.
C'est là aussi qu'on comprend quelque chose sur la résilience que les guides touristiques expliquent maladroitement. Les gens de Sarajevo ne veulent pas qu'on les plaigne. Ils veulent qu'on boive un verre avec eux et qu'on parle d'autre chose. Ou de ça, si on ose poser la question directement, ce qui est toujours mieux que de tourner autour.
Le dilemme du touriste honteux : une question qui mérite d'être posée
Ne pas vouloir être touriste est une posture répandue, surtout parmi les voyageurs solo qui se déplacent beaucoup. Elle peut être sincère ou elle peut être une façon de se distinguer des autres sans vraiment réfléchir à ce que ça implique.
À Sarajevo, ce dilemme prend une forme concrète. En payant 9 euros pour visiter le Tunnel de l'Espoir, vous financez la famille qui entretient un lieu de mémoire que personne d'autre ne financerait. En buvant votre café dans une kafana plutôt que dans un café instagrammable, vous maintenez un tissu commercial de quartier. En séjournant dans un hostel tenu par des locaux plutôt qu'une plateforme internationale, vous orientez une partie de votre argent vers l'économie locale.
Le tourisme éthique à Sarajevo n'est pas une posture. C'est une série de choix pratiques, accessibles, qui ne coûtent pas plus cher et qui ont un sens différent dans une ville qui reconstruit encore son économie trente ans après la fin du siège.
Partir en solo, c'est aussi avoir la liberté de faire ces choix sans négocier avec personne. C'est peut-être là la réponse la plus honnête à la question de la légitimité touristique : non pas effacer sa présence, mais en assumer la direction.
Avant de partir : les essentiels pratiques
- Visa : non requis pour les Français, séjour libre jusqu'à 90 jours.
- Vol : Paris-Orly vers Sarajevo en direct avec Transavia, 2h30 environ, entre 80 et 200 euros selon la période.
- Budget : 30 à 55 euros par jour, hébergement inclus si hostel.
- Durée conseillée : 3 jours minimum, 5 jours pour aller au-delà de la vieille ville.
- Saison idéale : mai-juin ou septembre-octobre.
- Langue : le bosnien est la langue officielle, l'anglais est très répandu dans les quartiers touristiques et chez les moins de 40 ans.
- Monnaie : le mark convertible (BAM), taux fixe avec l'euro (1 euro = environ 1,95 BAM). Les distributeurs sont accessibles partout dans le centre.
Pour aller plus loin sur le voyage en solo dans les Balkans, notre article sur la Riviera albanaise en 10 jours en solo aborde les mêmes questions de budget et de légitimité dans une région qui attire de plus en plus de voyageurs français. Nous avons aussi couvert la Slovénie en solo sur une semaine en septembre pour ceux qui souhaitent prolonger leur séjour dans les anciens pays yougoslaves.
Sarajevo compte 697 000 habitants. Ce n'est pas une capitale marginale ni une ville hors circuit. C'est une ville qui a choisi de rester ouverte, y compris à ceux qui viennent avec leurs appareils photo et leur mauvaise conscience. Elle mérite qu'on lui rende la pareille en venant avec honnêteté.
Cet article a été rédigé avec l'aide de l'intelligence artificielle, puis relu par la rédaction.
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